Il y a longtemps que je n’avais parlé de Poisson. (Lui-même me faisait part de cette observation, lorsque je lui ai parlé cette semaine!) Le lendemain, il m’a écrit, me disant regretter de souvent choisir dans ses amours la belle ou la gentille au détriment de la sensée…
Voici ma réponse à Poisson.
Il était une fois un sultan qui vivait dans un royaume de rêve, se complaisant auprès de ses compagnes.
Parmi elles, il en préférait deux.
L’une d’elles, bien que belle, était surtout très gentille. Avec elle, il se sentait apprécié, sans jamais en connaître la raison réelle. «Elle m’aime parce qu’elle est gentille», se disait-il. Cette gentille compagne le flattait, l’admirait et le rassurait.
Gentille avait pour habitude de lui apporter des chocolats. À chaque fois, il la remerciait, prenait la boîte et quittait la pièce. À chaque fois, lorsqu’elle retrouvait son amant, Gentille voyait la boîte vide, gisant parmi les autres débris que la vie quotidienne apporte. Que faisait le sultan de ses chocolat? Les aimait-il au point d’aller les déguster en privé?
Un jour, après lui avoir offert ses chocolats, Gentille décida de suivre le sultan pour connaître la vérité au sujet de ses présents. Elle le suivit jusqu’à la chambre de la deuxième compagne, celle qu’on appelait Belle.
Ce qu’elle y vit la chagrina : le sultan, doucereux, offrait ses chocolats à Belle. Elle comprit alors que le sultan avait l’habitude d’aller retouver Belle à chaque jour d’offrande, pour lui faire don de ses chocolats. Gentille entra dans une colère terrible et alla se réfugier dans sa propre chambre.
Belle, de son côté, comprenant enfin d’où provenaient les chocolats (il faut dire qu’elle n’était pas vite, vite!), ordonna au sultan de quitter la pièce, puis s’y enferma à double tour.
Le sultan, qui ne voyait pas à mal, en fut tout bouleversé. «Suis-je chagriné parce que je l’aime? Je l’aime parce qu’elle est belle!», pensa-t-il.
Il alla retrouver son amie. Celle-ci n’était reconnue ni pour être belle, ni pour être gentille, mais elle était plus sensée. Ensemble, ils discutaient, ils philosophaient et parabolaient… Le sultan exposa sa situation avec éloquence à Sensée, qui l’écouta avec attention.
- Sensée, dit-il, qu’est-ce que l’amour?
- L’amour, c’est du chocolat que l’on coule à l’intérieur de moules en coeur, et que l’on reçoit ou l’on donne au gré de nos émotions.
- Et vous, pourquoi m’aimez-vous d’amitié?
- Parce que nul chocolat ne se dresse entre nous.
- Et moi, Sensée, pourquoi ne vous aime-je pas d’amour?
- Parce que nul chocolat se dresse entre nous.
- Que ne suis-je pas moins superficiel pour enfin préférer une sensée comme vous, plutôt qu’une belle ou une gentille, et enfin avoir la paix dans mon Royaume?
- Sultan, vous ne pouvez pas aimer une sensée. D’abord, elle ne vous offrirait jamais de chocolat que vous pourriez offrir à d’autres, plus belles qu’elle. Ensuite, elle ne serait pas assez dupe pour accepter ceux qu’une plus gentille vous a offerts.
Vous savez bien, cher Sultan, que vous êtes trop sensé pour choisir une sensée! Cela ruinerait le marché du chocolat, tout en menant votre royaume à la perte!»
Publié par Lalionne
Publié par Lalionne
Publié par Lalionne