Elle est belle, mais pas plus qu’une autre. Il paraît qu’elle est gentille… Je ne la connais pas.
Les histoires la concernant sont mystérieuses, troubles, sombres. On m’a raconté.
Pour la posséder, l’amitié des hommes a été trahie, puis tuée. Pour la satisfaire, le nombriliste a oublié qu’il existait, prêt à tout faire pour récupérer le moindre et rare sourire qu’elle daignait accorder. Le sauveur a tenté de la protéger jalousement, mais elle l’a trompé et l’a rendu fou… de jalousie. On raconte même que par la méfiance qu’elle a créée chez lui, un fou du roi a oublié de faire le clown.
Comme l’Anneau, elle les gouverne tous. Après l’avoir perdue, ceux qui ont cru la posséder ont réalisé que c’était ELLE qui les possédait. Chacune de ses interventions -même le simple fait de prononcer son nom- entraîne la peur, le doute, l’insécurité, le mensonge, la colère ou le délire passager.
Je les imagine, la caressant avec fierté : «Ma précieuse.»
Je ne l’ai croisée qu’une seule fois. Néanmoins, j’ai immédiatement senti la puissance de ses pouvoirs : moi aussi, j’ai eu envie de tout lui abandonner, de tout sacrifier. Prenez tout. Manque de courage.
Elle n’est pas sorcière, uniquement hypersensible. Elle est tellement sensible qu’elle arrive à détecter les faiblesses de ceux qui la convoitent ou qui la craignent. On l’a vue profiter, mentir, abandonner, puis revenir, puis repartir… pour laisser son admirateur épuisé sur le parquet.
On l’a vue jalouser des objets que l’homme appréciait, jalouser des amis qu’il fréquentait.
Connaît-elle son influence? Je le crois. Seulement, je l’imagine se torturant en pensant qu’ «À grands pouvoirs correspondent grandes responsabilités», confondant responsabilité MORALE (l’éthique) et responsabilité LÉGALE (le geste). «Je suis responsable. je suis un poison, je détruis tout ceux que j’aime.»
Ignorante, mais consciente. Histoires sur la conscience, mais problèmes d’inconscience. Dépression, anxiété, inconfort, déséquilibre… Je l’imagine entraînant dans sa mélancolie l’admirateur du moment, qui ne demande pas mieux que de se détruire pour la consoler.
Nul n’a pu évaluer la durée réelle de ses sorts, car elle revient toujours… parfois même sans s’annoncer. Sa visite s’accompagne la plupart du temps d’un geste gentil, d’un cadeau ou d’une parole flagorneuse. «Ne m’oublie jamais.» Sournoise.
Ainsi, pour la raconter, aucune histoire banale, aucune histoire raisonnable. Pas d’épicerie ou de lessive pour elle, pas de réceptions heureuses et de joies au quotidien. Non!
Des histoires d’adultère répété, de mélodrame dans un verre d’eau, de maladies imaginaires déconcertantes, de phénomènes paranormaux, de crises de jalousie menant aux pires bassesses, de scènes de ménage des plus théâtrales, de visites inconvenantes conduisant à des réactions excessives. Déplacées. Inadéquates.
Des histoires floues, absurdes ou incongrues… enrobées de mystère et d’incertitude.
D’autres avant moi l’ont détestée, haïe.
Je la crains.
De quoi as-tu peur, Lalionne?
De qui.
De qui ne se raconte jamais par une histoire simple, drôle ou normale.
De qui juge nécessaire de s’accompagner de noirceur pour briller.
De qui sème le trouble, mais ne récolte jamais la tempête.
Dans la pénombre de mes angoisses, je l’appelle Caprice.