J’ai 9 ou 10 ans. Nous sommes en camping avec une famille amie de la mienne. Qui dit camping, dit toilettes publiques à 3 km de la tente. Avec un peu de chance, les douches sont dans la même bâtisse.
J’ai mal au ventre, je jure que je vais mourir. Les crampes, les sueurs froides, les crampes.
J’ai envie. Vous savez, enviiiiie… Aller au p’tit coin, faire un numéro 2, trôner, se vider, le neu’ pousse le vieux?
J’ai envie de caca!
Ni une, ni deux (oui, deux), j’y vais. À force de trop d’étiquette et de retiens-ton-pet, je suis gonflée, gonflée à bloc, prête à répondre à toute attaque par la bouche de mes canons. Boum! Explosion.
Veinarde que je suis, les douches sont dans la même bâtisse. On ne fait pas dans la dentelle, dans la famille! (on fait dans les toilettes)
Boum! À couvert!
La fille qui prend sa douche à ce moment éclate de rire lorsque j’éclate d’un orgueil trop longtemps retenu.
Depuis, je ne fais plus de numéro 2 dans une toilette publique. Plus jamais. J’ai même déjà quitté l’école en pleine journée pour cause de vous-savez-quoi.
(Introduction un peu longue, mais j’en viens au sujet vif.)
Dernièrement, Sonpére m’a donné un livre, La frousse autour du monde, qui est un recueil des chroniques de Bruno Blanchet, publiées en 2004-2005 dans La Presse. Un livre fantastique, le premier à me convaincre que voyager pourrait m’intéresser. Vraiment. Voyager, je le ferais de la même façon qu’il le fait. Ses chroniques sont disponibles ici, mais je vous suggère d’acheter le bouquin et de l’offrir à quelqu’un que vous aimez.
Mieux, achetez-le et laissez-le sur une table, sur un banc, sur le comptoir d’une toilette publique…
Ce livre, donc, se termine avec la décision de Bruno de poursuivre ses voyages. En réponse à ceux qui lui disent qu’il est chanceux de pouvoir partir ainsi à l’aventure, il dit ceci :
Ça m’a pris presque un an pour réaliser qu’elle est nulle part, l’aventure. L’aventure ne se trouve pas dans un livre, un guide ou une expédition prévue pour ça. L’aventure est une porte qui s’ouvre par en-dedans. Le reste dépend de vous. Ça peut se passer à Bombay, à Brossard ou dans la prison de Tanguay. L’aventure débute avec la fin de la peur: de la peur de rire quand on doit se taire; de la peur de fuir quand on doit plaire; de la peur d’être nu, ridicule et vulnérable, mort; de la peur de se tromper; de la peur d’échouer. Se placer volontairement les pieds dans les plats? Pourquoi pas! Se confronter à une tâche impossible à réaliser? Kick ass, baby!
L’aventure a la tête dure. L’aventure n’apprend pas de ses erreurs, sinon qu’elle n’en a jamais assez commises. Et toujours, l’aventure prend des fucking de drôles de tournures. Même que, parfois, elle commence où on croit qu’elle finit… — Bruno Blanchet / La frousse autour du monde, Éditions La Presse, 2008,
J’ai terminé mon bouquin dans un endroit public. Pour pleurer, je me suis cachée dans les toilettes.
Bruno, notre ami Bruno, a ouvert «la porte par en-dedans.»
Elle était fermée depuis beaucoup trop longtemps.
La fin de la peur.
[Note : désolée pour la qualité de l'image!]
Publié par Lalionne